L R AS Publié le mardi 06 novembre 2018 - n° 253 - Catégories : Regard sur le PV

Regard sur l’accumulation d’expérience dans le PV

SOMMAIRE /

« Ils sont fous ces Romains, ces Chinois »

Un changement intervient aussi du côté des installateurs.

Le secteur des suiveurs

Les centrales flottantes

La résistance des réseaux électriques lors de la canicule estivale

Et la France dans cet univers ?

A NOTER

LES TEXTES

Il y a quelques mois, quelques trimestres au plus, les installations les plus significatives étaient encore de quelques dizaines de MW. Lorsqu’on parvenait à une centaine, cela paraissait un exploit digne d’être relevé. Désormais, la barrière basse à partir du moment où on fait attention à une centrale est de 500 MW (comme en Espagne annoncée ces jours-ci), Noor au Maroc de 800 MW mais réalisée en quatre tranches, Enel au Mexique avec 828 MW, celle de Dubaï d’un gigawatt réalisé en quatre tranches ou encore la mise en service de la centrale de 600 MW en Inde présentée comme la plus importante du monde. Désormais, c’est plutôt le gigawatt qui retient l’attention : la Corée vient d’annoncer un projet solaire de 3 GW. L’Inde veut lancer une enchère pour réaliser une centrale de 10 GW : ce n’est pas le projet qui fait reculer les développeurs, mais les contreparties exigées du gouvernement indien, celle de construire et exploiter une unité de production de panneaux, ce qui n’est pas le métier de développeurs.

 Ce changement d’échelle fait réfléchir et fait s’interroger sur le chemin parcouru pour parvenir à ces réalisations qui seront bien vite dépassées dans un proche avenir !

« Ils sont fous ces Romains, ces Chinois »

Les annonces des fabricants chinois d’agrandissement de leurs unités de production impressionnent. Un des plus dynamiques est LONGi. Alors qu’en 2017, la capacité de production de plaquettes n’était que de ???? GW, il veut la porter à 28 GW fin 2018, 36 GW fin 2019 puis 45 GW fin 2020. Ces chiffres indiquent un quasi doublement des capacités qui vont être mises en service en deux ans. Ils sont à rapprocher des 100 GW de panneaux installés dans le monde en 2017 et probablement en 2018. Ceci veut dire qu’une seule société pourrait produire en 2020, l’équivalent de la moitié des installations mondiales de 2018 ! La société n’est pas la seule sur le marché à mettre en œuvre une telle ambition. Ces intentions de croissance sont loin d’être une fuite en avant, même après les décisions gouvernementales chinoises du 31 mai. La société impressionne par sa capacité financière puisqu’au cours des neuf premiers mois de l’année, son chiffre d’affaires a augmenté de 35 %. Elle a obtenu une marge nette de 11,5 % (bénéfice net sur chiffre d’affaires) et malgré que le troisième trimestre ait été médiocre sur le plan des ventes et de la marge bénéficiaire : elle a été « réduite » à 8,1 % du CA ! A fin juin, elle était de 22,6 % ! Cette situation florissante est liée aux gros efforts de recherche et développement que la société consent, puisque le taux de R & D rapporté au chiffre d’affaires a atteint 7,2 %, largement plus que First Solar ou SunPower (un jour ou l’autre ces efforts de R & D paient !). LONGi est une des sociétés qui parlent le plus de leur situation, beaucoup pour convaincre les décideurs de la supériorité du monocristallin et parce que ses résultats économiques sont spectaculaires

Un autre exemple de la volonté d’expansion des Chinois qui parait déraisonnable mais qui en fait est très calculée, se trouve dans les installations de production de silicium. La Chine avait une capacité de production de silicium de 227.000 tonnes fin 2016 ; elle atteignait 294.000 tonnes au milieu de 2018

En août 2018 (en pleine période de doute liées aux mesures gouvernementales chinoises), Tongwei annonçait la construction de deux nouvelles unités de production de silicium pour un total de 50.000 tonnes ce qui portera sa capacité totale à 70.000 tonnes. Il n’est pas le seul. Cinq autres sociétés ont annoncé la mise en service de nouvelles unités de production dans l’ouest ou le nord de la Chine, là où le prix de l’électricité est le plus faible. Ainsi, selon le bureau d’étude chinois PV InfoLink, 181.000 tonnes de silicium ont été ou seront produites dans ces régions au prix de l’électricité très bas en 2018 (NDLR est-ce en début ou en fin d’année ? Ce n’est pas précisé). Après la mise en service de nouvelles unités de production, la capacité dans ces nouvelles régions sera augmentée de 60 % fin 2019 et portée à 295.000 tonnes. Sur la période, plusieurs sociétés auront doublé leur capacité : TBEA, East Hope, DL Silicon. De son côté, GCL Silicon qui était absent de cette zone, mettra en service une unité de 40.000 tonnes… Comme cette capacité de production de 295.000 tonnes correspond à celle de la Chine au milieu de 2018, ceci montre une sérieuse confiance dans l’avenir du photovoltaïque (). Les chinois ont compris que les péripéties des mesures gouvernementales chinoises ne pouvaient pas affecter la demande mondiale de panneaux et qu’au contraire la baisse des prix allait entrainer un surcroît de demande à laquelle il fallait se préparer à répondre en augmentant les capacités. C’est une leçon que les Chinois nous donnent. Ils placent leur production en fonction des avantages économiques qu’ils peuvent en retirer. En même temps, il y a une lutte terrible entre eux pour dominer et être les premiers, car il faut se demander ce que vont devenir les différentes unités de production située dans l’est ou le sud de la Chine qui fournissaient le silicium en 2016 ou 2017 !

Les chinois s’adaptent à la nouvelle donne du photovoltaïque qui exige des unités de production les plus vastes pour obtenir des économies d’échelle. Ceci conduit à une concentration progressive des fabricants au profit des quelques meilleurs producteurs qui de leur côté cherchent à réduire leurs coûts et qui sont à la recherche des meilleures technologies.

Un changement intervient aussi du côté des installateurs.

C’est ce qui ressort du colloque de Birmingham (Royaume Uni). Bien évidemment la baisse du prix des panneaux à la production de l’ordre de 30 % auquel s’ajoute la suppression du prix minimum à l’importation en Europe augmente les capacités d’intervention des développeurs et la solvabilité des donneurs d’ordres. Surtout, comme certains intervenants l’ont souligné, ces baisses de prix permettent d’installer des panneaux sans subvention. Ceci ouvre le marché qui était auparavant limité par les appels d’offres. Ainsi, les projets hors subventions prolifèrent déjà ou sont sur le point de démarrer. C’est le cas de l’Espagne, du Portugal, de l’Italie, du Royaume Uni et des Pays Bas. Et d’ajouter : à partir de 2020/2021, cela touchera toute l’Europe, quel que soit le pays. Les installations de centrales se feront sans aucun soutien public. Les centrales augmenteront de taille, et les développeurs deviendront plus industriels en se constituant en groupes, capables de construire une centrale de plusieurs centaines de MW Comme l’a fait remarquer un des intervenants : alors que le régime des subventions fournissait un filet de sécurité, les installateurs devront augmenter leur niveau de professionnalisme, car les investisseurs feront davantage attention à la qualité, à la technologie et aux prix qui sont la résultante de la productivité des équipes de conception et d’installations. Là aussi, une concentration des moyens va intervenir dans les semestres à venir.

Le secteur des suiveurs

Il a déjà entamé sa mutation vers davantage de professionnalisme. La période du constructeur de matériel de suivi solaire par les panneaux a laissé place à une intégration verticale des principaux constructeurs, sans qu’une ligne directrice n’apparaisse encore vraiment : Array Technologies s’est rapproché du n°1 américain de détention de centrales sPower. Avec cet accord, Array espère récupérer l’équipement de nombreuses centrales. Array a aussi passé des accords avec des fabricants de composants BoS  (Shoals Technology) et a amorcé une internationalisation de son activité. Autre exemple d’évolution, par son rachat par Flextronics en 2015, NEXTracker a reçu 300 M$ ainsi qu’une capacité de production dans de nombreux pays, ce qui lui a permis de devenir le n° 1 mondial. Il a élargi sa gamme de suiveurs aux batteries de stockage. Autre exemple de coopération/collaboration/intégration, celui qui se présente comme le n° 4 mondial Convert Italia avec une capacité de production de 1,4 GW a constitué un partenariat avec l’américain Valmont Industries lequel est bien introduit auprès des compagnies d’électricité. A eux deux, ils réunissent la fabrication de suiveurs, la production de composants de structure et la logistique. Le coréen OCI a pris le contrôle du fabricant américain de panneaux Sun Action et a vendu pour 1 GW de suiveurs. Trina Solar a suivi cet exemple, et a acquis le fabricant de suiveurs espagnol NClave pour élargir son offre de panneaux aux structures de pose.

Cette politique d’intégration vise à améliorer la qualité, la fiabilité et les coûts : la conception puis l’installation est réalisée par une seule entité, avec en principe une réduction des coûts et une diminution du temps de conception et de réalisation. De plus, les multiples réalisations leur fournissent des références, et une analyse plus fine des différents projets pouvant mieux cerner le prix moyen de l’électricité fournie (LCOE) qui sera obtenu. Là encore, la concentration du secteur se manifeste pour une meilleure qualité et un abaissement des coûts. Il est certain que la concentration industrielle va se poursuivre pour atteindre la création d’une dizaine d’acteurs mondiaux dans le matériel de suivi. Comme d’ailleurs ceci se passe dans la fabrication des panneaux.

Les centrales flottantes

Autre aspect de la mise en place d’une concentration. La Banque Mondiale vient d’indiquer qu’il y avait 1,1 GW de centrales flottantes dans le monde. Jusqu’à présent, il s’agissait de petites installations pour vérifier le bon fonctionnement du procédé, ou de sa pertinence énergétique (ainsi, le projet de 17 MW en France annoncé il y a quelques semaines été considéré comme une première en Europe !). La Banque Mondiale estime que le potentiel d’installation peut atteindre en optique basse 400 GW (soit le volume total des installations PV sur terre actuellement) et même 4.000 GW, si 10 % des sites disponibles sont équipés de solaire flottant.

Afin de valoriser plus scientifiquement et plus rationnellement ces espaces qui ne prennent pas de terres agricoles, deux centres de recherche, l’un à Singapour (le SERIS) et l’autre en Hollande (le SEAC) mènent des programmes très détaillés pour étudier l’effet sur la composition de l’eau recouverte de panneaux, ainsi que les structures qui doivent tenir les panneaux. Le SERIS mesure 500 paramètres depuis deux ans afin de percevoir les aménagements à procurer aux installations flottantes pour résister à l’humidité, aux vents et aux courants, et pour calculer le gain obtenu par rapport à des panneaux identiques placés sur terre. On n’est plus au temps des innovateurs, mais au moment où on veut occuper l’espace le mieux possible afin de généraliser l’usage de l’énergie solaire. Les résultats qui seront dégagés par ces instituts de recherche permettront d’aller plus vite et de façon plus performante dans l’installation des centrales flottantes. Ici aussi, on passe à une autre étape que celle des défricheurs et des innovateurs.

La résistance des réseaux électriques lors de la canicule estivale

Que dire de la résilience des réseaux électriques américains qui ont eu à subir la quatrième plus forte chaleur estivale de l’histoire ? La forte demande pour les climatiseurs a pu être satisfaite avec environ l’interruption de l’alimentation de 200 bâtiments faisant partie de quatre réseaux électriques. La pratique de la réponse à la demande (suspendre l’utilisation de l’énergie électrique) a été réalisée « en vrai », avec peu d’appels de détresse du réseau (une quinzaine à New York cette été contre trois en 2017). La gestion des pics de consommation se met en place pour valoriser au mieux les ressources énergétiques. Ce peu d’appels de détresse montre qu’on peut aisément mieux gérer les réseaux, et avoir une action sur les plus gros consommateurs (en les rémunérant grassement, jusqu’à 30 % de leur facture annuelle) pour éviter d’augmenter la taille des infrastructures…

Comme le succès de cette période de canicule a été un succès, les compagnies d’électricité (américaines d’abord, peut-être françaises ensuite) vont porter une attention soutenue à l’étude de First Solar et de E3 qui affirment que l’intégration du solaire dans les réseaux est devenu très rentable (Et si l'intégration du solaire dans le réseau était très rentable ?)…

Et la France dans cet univers ?

Un document de travail du gouvernement envisage de poursuivre dans la voie du nucléaire, et donc de délaisser les énergies renouvelables. Ceci correspondrait à l’attitude normale des Français qui préfèrent le passé au futur et qui attendent que quelque chose soit éprouvé avant de l’adopter. Toute notre Histoire fourmille d’exemples. Avec le nucléaire, on sait ce qu’on a. Avec les énergies renouvelables, on ne sait pas ce qu’on obtiendra ! Alors mieux vaut conserver le vieux, en attendant que le neuf s’impose ! Seulement, ce n’est pas avec cette attitude qu’on devient les premiers de la classe ! Heureusement, même les plus conservateurs et les plus traditionalistes ne pourront bientôt plus critiquer les énergies renouvelables tant elles se seront imposées dans le monde. Même si les plus hautes autorités de l’Etat et d’EDF défendent le nucléaire, la vague de fond du solaire s’imposera comme elle s’est imposée en Espagne en 2018 qui a (été obligé ?) libéralisé l’accès à cette énergie. Comme cela a été dit à la conférence de Birmingham, tous les pays seront submergés par cette vague. Une date (2020 ou 2021) a été citée. Est-elle si lointaine ?

A NOTER

    *   Présentation du paysage photovoltaïque par D. Lincot *

    *   Numéro spécial est consacré au stockage *

   *   Qu'est-ce qui motive les salariés dans les énergies propres ?

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