L R AS Publié le mardi 25 juin 2019 - n° 282 - Catégories : Regard sur le PV

Regard sur la scission à venir d’EDF

Un premier schéma de scission a été élaboré et présenté

Deux entités pour deux activités très différentes

Les deux activités rentrent de plus en plus en concurrence entre elles

Il y a des raisons plus politiques

Les ambitions de la branche Bleue et de la branche Verte s’entrechoquent

La scission d’EDF dessine un autre paysage énergétique français.

Un premier schéma de scission a été élaboré et présenté

Le projet de scission des activités nucléaires et des énergies renouvelables mûrit doucement. Le PDG avait été reconduit en février 2019 avec pour mission de mener à bien la dissociation au moins juridique du groupe EDF. Le 28 mai, le comité de la stratégie d'EDF s’est réuni pour étudier le projet. Le 20 juin, il est présenté aux syndicats, tout en affirmant que rien n’est décidé.

Sans surprise, il sépare les activités nucléaires, des activités d’énergies renouvelables. Pour ménager la transition, l’Etat continuera à être l’actionnaire très majoritaire ou exclusif de la branche bleue qui comprendra le nucléaire, l’hydraulique, et la gestion du réseau.  EDF Bleu restera l’actionnaire majoritaire (à 65 %) de la branche Verte qui comprend les énergies renouvelables et la gestion de la distribution.

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Deux entités pour deux activités très différentes

La logique économique est respectée car il s’agit de deux activités bien différentes : les constructions de centrales nucléaires sont peu nombreuses, très techniques, très longues à élaborer et à édifier, et bien sûr mobilise des capitaux volumineux. L’installation doit tenir quarante ou cinquante ans. Le démantèlement pose le problème de la décontamination et de l’élimination des déchets atomiques qui a un coût que nombre d’analystes estiment insuffisamment provisionné, d’où le report régulier de la fin de vie des centrales car plus la date de leur arrêt est lointaine, plus on reporte la nécessité de se pencher sur le coût de cette destruction. Le montant estimé de ces mises à l’arrêt est considérable. Seul, l’Etat peut couvrir le montant des dépenses.

En 2018, le chiffre d’affaires de l’ensemble du groupe (y compris les EnR) était de 69 milliards d’euros (+ 6 % sur 2017), un EBE de 5,3 Mds € (+ 11 %), un résultat d’exploitation de 5,3Mds € (- 6 %), et un résultat net part du groupe de 1,2 Mds € (- 63 %)

En revanche, l’élaboration, la construction et la mise en exploitation d’une centrale solaire occupent quelques semestres. Les unités peuvent être scindées de 1 MW à plusieurs dizaines de MW, pour un coût approximatif de 1 M€ le mégawatt. Les centrales éoliennes prennent davantage de temps pour leur achèvement du fait du recours administratif contre leur construction.

EDF Renouvelables a réalisé un chiffre d’affaires 2018 de 1.675 M€ (+ 18 % sur 2017), soit 2,4 % du groupe, un EBE de 858 M€ (+ 14 %), soit 5,6 % du groupe, un bénéfice net part du groupe de 73 M€. L’activité EnR parait plus rentable que l’activité principale. Il n’est pas certain que toutes les activités renouvelables soient incluses dans ces chiffres.

Autant la production d’énergie nucléaire est régulière et constante jour et nuit, autant les énergies renouvelables dépendent de l’ensoleillement ou du vent et sont donc intermittentes.

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 Les deux activités rentrent de plus en plus en concurrence entre elles

Les logiques économiques sont donc entièrement différentes et incitent à séparer les deux activités. D’autant qu’elles rentrent désormais en concurrence pour le coût de production. Le kilowattheure nucléaire fixé à 0,042 € en 2012 dans le cadre de l’accès régulé à l’énergie nucléaire historique (ARENH). La Cour des Comptes a estimé que le coût du kWh nucléaire français se situait à 0,06 €. Depuis son prix de revient ne peut qu’avoir augmenté et continuera à augmenter.

Jusqu’à ces derniers semestres, le coût du kWh nucléaire était inférieur à celui des énergies renouvelables. Désormais, lors des appels d’offres photovoltaïques, le kWh solaire est autour de 0,055 €. Il est donc revenu au même prix. Les baisses de prix des panneaux et l’augmentation de la taille des centrales rendront définitivement le kWh solaire moins cher que le kWh nucléaire. Dès lors, conserver dans la même entité juridique les deux activités entraine des conflits d’affectation des ressources financières et de priorité opérationnelle.

La scission entre les deux activités s’impose tant pour des raisons financières (le coût du démantèlement), que pour des raisons de concurrence entre les deux sources d’énergie.

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Il y a des raisons plus politiques

Il s’y ajoute des raisons plus politiques : une première est que la Cour des Comptes s’insurge contre les avantages du comité d’entreprise qui bénéficie d’une indexation de son budget sur le chiffre d’affaires de l’entreprise, avantage obtenu il y a des dizaines d’années. Il critique aussi le prix payé par les agents EDF pour leur propre électricité. En effet, cela renchérit le prix de l’énergie payé par les consommateurs français. Si EDF se targue de produire de l’électricité à un prix sans concurrence en Europe (0,042 à 0,06 € / kWh), les consommateurs français devraient obtenir l’énergie la moins chère d’Europe. Or ceux qui consomment entre 2.500 et 5.000 kWh, paient à peine moins cher leur électricité que la moyenne européenne. Eurostat a établi qu’au second semestre 2018, ils avaient payé 0,1799 € le kWh TTC, alors que la moyenne européenne se situe à 0,211 € TTC. Ce montant payé par les Français est le quinzième plus cher de l’Europe à 28. Ceci a été calculé avant l’augmentation du 1er juin 2019 de 5,9 %. Selon Eurostat, le montant des taxes françaises atteint 0,067 €, soit 37,2 % des 0,18 € du prix public. Ce taux de taxes est dans la moyenne européenne.

Ceci veut dire qu’avec le prix de production le plus faible de l’Europe, et le même niveau de taxes, le coût de la distribution est bien plus élevé en France que dans les autres pays comparables. Comme la distribution (Enedis, filiale à 100 %) et le réseau (RTE, filiale à 50 %) sont entre les mains d’EDF, la scission serait peut-être (ou plutôt probablement) l’occasion de revoir le coût de fonctionnement de ces deux sociétés et de réexaminer leurs coûts de fonctionnement

Une seconde raison provient de la Commission qui s’efforce de rétablir la concurrence en Europe. Elle reproche à EDF d’occuper une position dominante dans la production et la distribution d’électricité en France.

Enfin, EDF a pris un poids trop important dans la détermination de la politique énergétique française. Certains ministres de l’énergie ont publiquement affirmé qu’ils ne pouvaient pas faire le poids face au PDG d’EDF. Dès lors, scinder EDF permet de réduire son influence

Ainsi, la scission entre les deux activités s’impose pour améliorer le fonctionnement de l’économie française. Mais les syndicats refusent cette évolution, préférant conserver les avantages de la situation actuelle. Malgré la grève de septembre prochain, le PDG doit remettre son projet de scission avant la fin 2019.

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 Les ambitions de la branche Bleue et de la branche Verte s’entrechoquent

 La scission aurait l’avantage de laisser l’avenir ouvert. En effet, la branche nucléaire d’EDF considère qu’elle devrait construire plusieurs EPR dans le proche avenir afin d’assurer une continuité de production, pour compenser l’intermittence de la production solaire ou éolienne. Elle affirme que son coût de production sera inférieur à celui des centrales actuellement en fonctionnement. De nombreuses organisations internationales estiment aussi que le recours au nucléaire s’imposera pour la continuité de la production d’énergie. En revanche, les tenants des énergies renouvelables estiment que la combinaison des deux énergies réduira l’intermittence et que le stockage contribuera à effectuer les soudures pendant les périodes sans vent et sans soleil. D’où une première confrontation entre les deux sources d’énergie. Une seconde apparaitra lorsqu’EDF voudra réaliser ce qu’il avait annoncé lors du plan Place au Soleil : le PDG voulait contribuer à installer 30 GW d’énergie renouvelable d’ici 2030. Ceci coûterait autour de 30 Mds €. La participation de l’Etat, initialement de 65 %, descendra vite en dessous de 50 %, créant une indépendance de fait avec la branche nucléaire. Mieux vaut que l’avenir se joue entre deux entités juridiques distinctes et même indépendantes économiquement.

 Ainsi à travers la scission d’EDF, c’est le futur paysage énergétique français qui se dessine.

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