L R AS Publié le mardi 01 décembre 2020 - n° 342 - Catégories : Regard sur le PV

Regard sur l’évolution des fabricants PV en 2020

Que s'est-il passé en 2020 ? Quels sont les phénomènes marquants de l'année ? Comment s'inscrivent-ils dans l'évolution tant de la production que du marché ? Que se passera-t-il l'an prochain ? 2021 sera marqué par différents prolongements de l'année qui s'achève mais l'avenir est encore à écrire.

Résumé :

Les producteurs sont restés à la cellule P mono-PERC : il n’y a pas eu de changement de technologie en 2020

Ce qui a changé, c’est le format et la division de cellules : la nouveauté est dans la taille plus grande des cellules et leur coupe pour réduire l’intensité du courant électrique

Deux formats lancés en 2019 s’imposeront en 2021 : apparus mi-2019, le format M10 et M 12 s’imposent doucement, car il faut que les autres équipements (onduleurs, suiveurs, verre …) s’adaptent

Les panneaux double faces : Ils ont commencé à se généraliser en 2020 du fait du prix quasi identique et peut-être d’un supplément d’efficacité

Le changement de format secoue la profession : changer de format, exige de changer d’équipement de production. La pénurie de composants (verre notamment) a favorisé les grands fabricants

Des programmes géants d’augmentation de capacité : le coût de moins en moins élevé des nouvelles tranches d’investissement a incité les fabricants à lancer des programmes massifs de capacité, à la fois pour remplacer les fabricants de rang 2 ou 3 qui ne peuvent pas suivre et de la certitude que la demande mondiale va continuer à s’accroitre à un rythme accéléré.

Les augmentations de capacité appliquées aux quatre principales phases de la production d’un panneau : des exemples d’augmentations de capacité et de résultats financiers

Trois points à retenir : le phénomène fondamental est la concentration des producteurs en une dizaine, bientôt une demie douzaine ; la technologie a été négligée en 2020 ; la puissance financière de ces groupes ainsi que la rentabilité exceptionnelle de certains groupes rendent bien difficile l’émergence d’un concurrent non chinois sauf avec des mesures de sauvegarde

 

 Le texte

Il est temps d’examiner l’évolution du marché photovoltaïque de l’année écoulée, sous l’aspect des fabricants chinois. La semaine prochaine, le marché sera étudié sous l’aspect de la demande ou des quelques premières réactions à la domination chinoise.

L’année 2021 peut bien sûr être caractérisée par le covid, mais pour les fabricants PV, c’est l’absence d’évolution des technologies et curieusement la concentration des entreprises qui dominent.

Tout au long du texte, il faut se souvenir que la demande mondiale 2020 puis de 2021 est évaluée à 120 GW puis à 144 GW.

Les producteurs sont restés à la cellule P mono-PERC

Si en 2018 et 2019, on parlait de l’émergence des cellules de type N, d’hétérojonction, de TOPCon, d’IBC, les fabricants chinois ont considéré que la technologie n’était pas prête à offrir des produits avec un écart de rendement suffisant pour valoir le supplément de prix que cette technologie exigeait. Rares sont les entreprises qui se sont lancées dans le type N. Certes on trouvera Jolywood, et des lignes d’expérimentation chez les principaux fabricants (il y en aurait pour 10 GW au total en Chine), mais il n’y a pas de mutation visible chez les fabricants chinois en faveur de cette technologie. Ils sont tous restés à la bonne vieille cellule de type P monosilicium PERC qui existait il y a deux ans et qui reste d’actualité.

Ce qui a changé, c’est le format et la division de cellules

Si ce ne sont pas les nouveautés techniques qui émergent, elles sont davantage dans l’organisation et dans la taille des cellules. En juin et en septembre 2019, deux entreprises ont secoué les habitudes de la profession en proposant un format différent de cellules : LONGi a proposé un format de 166 mm (appelé encore M6) au lieu du G1 de 156,75 mm. Cette taille devait pouvoir être adoptée par les équipements installés. Elle permettait une transition en douceur et peu de changement de matériel. Trois mois après, Zhonghuan Semiconductor préconisait un format de 210 mm de côté afin de profiter d’une plus grande surface d’insolation, d’utiliser des cellules coupées en deux ou en trois, et de la superposition des jonctions de cellules afin de rendre la production électrique compatible avec les possibilités techniques.

Ayant compris son erreur de préconisation, LONGi rejoint par JA Solar et JinkoSolar proposait une taille intermédiaire à 182 mm (appelée M10) qui perturbait moins les lignes de production, avait différents avantages et se lançait dans une offensive médiatique pour en promouvoir les qualités.

Deux formats lancés en 2019 s’imposeront en 2021

Passé le moment de surprise (la fin d’année), l’année 2020 a été celle du choix en faveur d’un de deux formats par les différents fabricants. En faveur du M10, la transition est plus modérée, le poids du panneau est moins lourd, l’efficacité tout aussi bonne que le plus grand format. En faveur du M12, chacun a conscience que ce sera le format qui s’imposera à moyen terme car c’est le sens de l’histoire, mais aussi parce que fabriquer un panneau de 400 W ou de 600 W prend le même temps, réduit les coûts de transport, de pose, de câblage, et permet de poser davantage de panneaux sur une chaine. Ainsi la profession est partagée entre les deux formats.

Seulement, s’il est possible théoriquement de passer d’un format à l’autre (tous les équipements de production proposent les deux choix), en réalité, il est peu pratique de changer de format car il faut caler la production, puis la régler, avant d’avoir la pleine puissance de fonctionnement des machines. Ceci s’applique à des lignes de production de 3 GW ou même 5 GW. Or, les fabricants n’ont pas tellement de liberté de modifier ces lignes de production du fait de leur capacité actuelle de production. Il leur faut choisir dès maintenant.

Ce choix de grand format de cellules s’est accompagné d’une adoption progressive de panneaux doubles faces et de l’augmentation de la taille des panneaux

Les panneaux double faces

Introduits en 2019, les panneaux doubles faces sont progressivement adoptés par les développeurs et devient la norme industrielle : l’écart de prix entre des panneaux mono-faces et ceux bifaces est négligeable. Il y a éventuellement un supplément de rendement du panneau selon son implantation, bien qu’aucune étude scientifique n’accrédite ni ne quantifie ce supplément. Au 2ème semestre 2019, les panneaux bifaces ont représenté 30 % des nouvelles installations chinoises. Au 1er semestre, le quart des exportations chinoises vers les Etats-Unis étaient bifaces. Ces panneaux ont représenté 30 % des livraisons des principaux fabricants au 1er semestre 2020 et ce taux devrait doubler au second semestre. Le biface se généralise donc au cours de l’année 2020.

 

Le changement de format secoue la profession

Dès lors, avec des cellules de 182 mm ou de 210 mm coupées en deux ou en trois, les fabricants ont proposé des panneaux de plus de 500 watts et même de 800 watts. Outre les avantages largement annoncés que cela augmente le rendement, réduit les coûts, simplifie les installations, les grands fabricants (appelés de rang 1) y ont vu un avantage considérable : ces panneaux réduisent ou éliminent la concurrence des fabricants de rang 2. On ne parle déjà plus des fabricants de rang 3. Ces grands fabricants ont imposé à la fois un changement de format de cellules et donc un remplacement des équipements de production, Ils ont raréfié les accès aux verres solaires (les fabricants de verre n’avaient pas prévu une évolution si rapide vers les grandes tailles de panneaux. Ils n’ont pas les infrastructures pour produire des panneaux de plus de 2 mètres). Par leur puissance d’achat, les grands fabricants captent l’essentiel de la production de verre de grande taille qui est estimée entre 40 à 50 GW en 2021 ! Ceci représente le tiers de la demande mondiale l’an prochain.

Ainsi, la pénurie de verre de grande taille contraint les fabricants de rang 2 à ne pas présenter au marché des panneaux comparables à ceux des grands fabricants. Si on ajoute que certains n’ont pas modifié leur équipement de production pour des formats de cellules de plus grande taille, qu’ils ont peu accès aux clients internationaux car il faudrait un réseau commercial dense, et qu’ils sont surtout orientés sur le marché intérieur chinois qui est peu dynamique en 2019 et 2020 (autour de 40 GW installés en 2020 contre 55 GW il y a deux ans), la concurrence disparait. Il ne reste plus que les grands fabricants. Ainsi, au premier semestre 2020, les dix principaux fabricants ont fourni 85 % des panneaux dans le monde (contre 60 à 70 % les années précédentes). La concurrence disparait au profit des plus gros.

 

Des programmes géants d’augmentation de capacité

La seconde grande caractéristique de l’année 2020 est le lancement de programmes géants d’augmentation de capacité. Elles sont phénoménales. Elles sont liées au changement de format, et aussi à la période bien spécifique de 2020 : si les fabricants de niveau 2 et 3 disparaissent, il y a une place à prendre. Chaque grand fabricant de cellules ou de panneaux veut l’accaparer. De plus, chaque société a compris que la taille permettait de réduire les coûts, et surtout d’être davantage présent sur le marché : LONGi a été le premier à dégainer annonçant presque chaque semaine du premier trimestre, une augmentation de capacité dans telle ou telle usine. D’autres ont été plus silencieux multipliant par trois, quatre ou cinq les programmes d’augmentation. Ainsi Trina Solar passe d’une quinzaine de GW de capacité de panneaux à 50 GW fin 2021. Le fabricant de silicium Tongwei a annoncé en mars dernier vouloir passer d’une capacité de 80.000 tonnes en 2020 à 115.000 - 150.000 tonnes en 2021 (+ 40 à + 90 %), puis à 150/220.000 tonnes en 2022 (soit une augmentation de 30 % à 50 % en une année, soit encore un doublement à un quasi triplement en deux ans !) Tongwei est aussi le n° 1 de la fabrication de cellules. Son projet est de doubler sa capacité en deux ans pour atteindre 60 à 80 GW en 2022.

Ces investissements proviennent de deux motivations : la première est que chaque tranche d’un gigawatt ou de 10.000 tonnes de silicium coûte bien moins cher que la précédente tranche. Dès lors, toute l’augmentation « phénoménale » s’explique par ce constat. La seconde est que l’activité de production photovoltaïque est particulièrement rentable. Ainsi, LONGi a doublé son bénéfice net entre 2018 et 2019. Au cours du premier semestre, le bénéfice net a augmenté de 50 %. Autre chiffre parlant : la marge nette de la société atteint 20,5 % du chiffre d’affaires sur les six premiers mois 2020.

Si on prend Tongwei, au cours des neuf premiers mois de 2020, le chiffre d’affaires augmente peu (+ 13 %), mais le bénéfice net augmente de 49 % par rapport à 2019. Sur le seul troisième trimestre, la marge nette dépasse 18 %, en partie grâce à l’élévation des prix du silicium. Ainsi, quand on a de telles marges bénéficiaires, on a intérêt à investir dans de nouvelles capacités de production.

 

Les augmentations de capacité appliquées aux quatre principales phases de la production d’un panneau

Le silicium : la production a été perturbée en juillet et août par une inondation et un problème technique chez deux fabricants. Les prix se sont envolés de 56 % en un mois. Ils ont permis aux fabricants de bien profiter du prix moyen accru. Daqo, la seule société cotée fabricant seulement du silicium, a ainsi doublé son bénéfice brut sur le 3ème trimestre.

Selon les experts, de nouvelles lignes de production devraient entrer en service mais en quantité limitée.

Les plaquettes : les fabricants ont modifié le format des plaquettes : le G1 (158 mm) laisse la place de plus en plus au M6 (166 mm) qui devient le format de référence. Ceci est temporaire, le temps que les formats plus grands (M10 et M12) soient produits en 2021

Le volume des nouvelles installations fait craindre une forte guerre des prix sur ce type de produit. En 2021, l’offre de plaquettes devrait dépasser la demande, entrainant une sensible baisse des prix

Si on ne connait pas l’importance des investissements 2020 dans le silicium et les plaquettes, les principaux fabricants de cellules auront installé 100 GW de cellules cette année. Les six plus grands fabricants de cellules et les dix premiers groupes intégrés auront assuré 97 % du total des ajouts de capacité.

Les augmentations de capacité de panneaux auront atteint 70 GW cette année, soit la moitié de la demande prévue pour 2021. Les dix principaux fabricants représentent 78 % de ce total.

Ainsi, si aucune capacité n’est retirée de la production, on estime qu’à la fin de 2021, la capacité de production de cellules atteindra 366 GW. De son côté, la capacité de production de panneaux atteindra 377 GW. C’est deux fois et demi l’estimation de la demande de panneaux. Les vieilles lignes de production seront éliminées. Les fabricants qui n’ont pas pu suivre cette course à la modernisation des équipements seront éliminés. Le temps que cela se fasse, la guerre de prix sera intense au premier semestre. On s’attend à ce que le prix de cellules de format M6 descende à 0,76 - 0,78 RMB / W, et celui des panneaux revienne entre 1,47 et 1,47 RMB / W (0,101 et 0,104 $ / w) à la fin juin 2021, soit une baisse respective de 13 % et de 6 %.

Trois points à retenir

Il résulte de ce tour d’horizon que l’année 2020 a été favorable à la concentration accélérée des fabricants. Il subsiste une dizaine d’acteurs qui représentent 85 % de la demande (au 1er semestre 2020). Ce chiffre sera vite réduit à une demie douzaine du fait de la nécessité de moyens financiers pour poursuivre les augmentations de capacité. Cette concentration se fera au profit des entreprises qui obtiennent des résultats mirobolants. L’élimination des fabricants de second et troisième rang est la conséquence du changement de format des cellules et du montant des investissements nécessaires pour suivre le rythme des fabricants les plus riches.

L’autre aspect est que cette guerre pour acquérir des parts de marché, a occupé les directions. La technologie a été en grande partie négligée. On en est resté aux cellules de type P mono-PERC. Peut-être que la technologie sera la préoccupation de 2021. A moins que d’autres sociétés interviennent ce qui sera le sujet de la semaine prochaine

Enfin, la puissance financière de ces sociétés, la marge bénéficiaire obtenue sur des produits basiques mais vendus à des milliards d’exemplaires leur permet de traverser les périodes difficiles, telles que la pandémie qui ne les a pas du tout affectés. Surtout elle leur donne une capacité de résistance à tout nouvel arrivant sur un marché tiers : ils peuvent réduire leur marge, vendre à perte sur le marché où il y a l’émergence d’un concurrent afin de l’asphyxier, et continuer à dominer les marchés mondiaux qui deviennent captifs, et en même temps ces marchés leur permettent de réaliser des marges bénéficiaires fabuleuses…

 

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